Générations : l'aube d'une humanité nouvelle

Mon camarade Cascador a publié ce matin l’article Générations. Cet article, fort bien agrémenté d’une vidéo très sensée, il m’avait demandé mon avis dessus. Le sujet est très bon et je suis content qu’il l’aborde car c’est un sujet éminemment capital mais j’ai exprimé mon désappointement devant le fait qu’il ne fasse que l’effleurer. Voici donc mon opinion sur la question.

La hiérarchie n’est pas notre valeur

Vous vous en doutez, je fait, moi, partie de cette fameuse génération Y. Ceux de mes lecteurs qui sont dans mon cas savent très probablement ce que je veux dire avec ce titre provocateur. Nos parents, nos grand-parents, ont grandi dans un monde très hiérarchisé. À l’école, l’instructeur a le dernier mot. Il enseigne, l’élève apprend. À l’armé, le sergent est celui qui ordonne, il dicte, le bleu récure les chiottes. En entreprise, le patron impose les règles. Il donne la direction, les employés travaillent dans cette direction[1]. Aussi, mes parents ont-il aussi tenté de m’élever selon ce schéma. Mon père était un homme très autoritaire, qui ne supportait pas que l’on lui désobéît. Ma mère a passé ma vie à me répéter qui fallait que je fît ce que l’on me dît de faire. Et pourtant, inéluctablement, je finis par tout remettre en question.

Les plus freudiens y verraient là un simple rapport conflictuel. Une bête crise d’adolescence (c’est aussi la théorie de ma mère). C’est d’ailleurs bien ce qu’on lit un peu partout dans la presse, ce qu’on entend dans les colloques : le jeune de 25 ans n’est qu’un adolescent attardé.

Nous ne pouvons pas en vouloir à nos parents et à nos grand-parents de ne pas nous comprendre. Ils n’ont pas grandi — et c’est un euphémisme que de le dire — dans le même monde que nous. Notre rapport à la hiérarchie ne peut pas être le même dans un monde dans lequel les connaissances de l’humanité tout entières nous sont accessibles depuis notre fauteuil. Dans le monde de nos parents, l’enseignant est la référence. C’est lui qui détient le savoir et il n’est pas moyen, pour l’élève de le contester. Si le morveux est saisi de l’outrecuidance de s’opposer au professeur, il sera immédiatement sanctionné d’un zéro au prochain devoir. Dans un monde dans lequel internet se balade dans notre poche, les choses ne peuvent pas se présenter de cette manière. La possibilité de valider en instantané ce que dit le professeur construit un rapport à la hiérarchie qui n’est radicalement plus le même.

C’est en ça qu’internet constitue la troisième révolution anthropologique majeure de l’histoire de l’humanité décrite par Michel Serres. La situation est similaire à celle de l’invention de l’écriture. Dans un monde où 90% de la population ne sait pas lire, quand l’église affirme que la bible dit que les noirs n’ont pas d’âme, le peuple n’a d’autre choix que de la croire. Dans un monde qui a appris à lire la bible et à écrire des pamphlets, les choses ne sont plus aussi faciles et le monde change. C’est ainsi que l’invention de l’écriture donne naissance aux grands empires de l’antiquité, que l’imprimerie produit la Renaissance puis Les Lumières et qu’internet produit les générations Y et Z. Nous avons grandi dans un monde dans lequel il est plus facile de remettre en cause la hiérarchie qu’auparavant. Pas parce que nous sommes plus braves, ni parce que nous avons été élevés dans ce sens, mais simplement parce que nous le pouvons, plus que ne le pouvaient nos parents et nos grand-parents.

L’entreprise n’est pas notre alliée

Le thème de la crise économique et de la recherche de la croissance, ça fait 50 ans que ça dure. Le premier à nous avoir fait le chantage à l’emploi, ce fut Pompidou, en 1966, déjà. Puis Valéry Giscard d’Estaing nous l’a refait (à partir de 2min36) en 1974 au moment de la première crise du pétrole. En ses douze ans de règne, Mitterrand nous a bien évidemment fait le coup plusieurs fois. En 1981, par exemple. Bien évidemment, en 1987 aussi avec le projet de loi de Philippe Seguin. Vous remarquerez qu’en 1987, déjà, les formules étaient les mêmes que sous Sarkozy et Hollande : stages de réinsertion en tout genre et exonérations pour les entreprises. En 1993, encore, on nous disait que la technologie, faisait perdre trop d’emploi, qu’il fallait faire quelque-chose. Bien évidemment, Chirac continue en 1997 avec toujours la même formule qui ne marche pas : stages et exonérations. Sarkozy (à partir de 5min40), passera maître dans l’art de massacrer le code du travail et les acquis sociaux au nom de « l’emploi ». Et bien sûr, François Hollande avec le Crédit d’Impôt Compétitivité Emploi.

Et vous voyez, ce que je viens de faire, n’importe quel jeune de ma génération peu le faire. Ce qui a changé avec nous, c’est que nous avons une mémoire. Nous n’oublions plus les chefs d’État qui renient, et les politiques qui ne marchent pas. Nous pouvons regarder, réécouter, découper, monter et nous exprimer. Et nous ne nous en privons pas.

La politique ne nous dupe pas

Comme nous avons de la mémoire, une grande gueule et aucun respect pour la hiérarchie, il nous prend, pour la plupart d’entre nous de vouloir commencer à construire un monde nouveau. Nous avons grandi dans un monde avec internet, donc dans un monde radicalement plus horizontal que celui de nos parents. La plupart d’entre nous a passé de longues heures sur les forums et les réseaux sociaux à discuter et à débattre. Internet nous a éduqués à la politique. Et pourtant, nous le savons, nos chances de faire un jour de la politique sont minces. Le pouvoir de décision nous échappe encore. Élections après élections, nous observons le même marasme se répéter. Certains d’entre nous exhortent à voter autrement, d’autres à ne plus le faire. Certains d’entre nous fondent ou rejoignent des partis alternatifs et deviennent députés européens.

Nous sommes politisés et éduqués politiquement. Bien plus que ne le sont nos parents. Nous le sommes parce que nous pouvons voir des conférences sur Youtube, lire des billets de blogs. Nous avons accès à des commentateurs de Karl Marx, à des interview de Thomas Piketty et à des shows de Benjamin Bayart. Et nous nous les partageons sur les réseaux sociaux. Et nous les commentons. Et nous en débattons.

Nous ne sommes pas ce que disent de nous les médias. Nous sommes les générations d’internet.

Notes de bas de page :
  1. Les plus malicieux ici auront repéré la référence à la théorie de la colinéarisation de Frédéric Lordon

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