Directive Copyright, ma grille de lecture

Depuis de nombreuses années, les organismes gestionnaires des ayant-droits (SACEM, SACD…) cherchent toutes les opportunités pour maximiser leurs revenus, pardon, faire respecter le droit d’auteur. Les gouvernants français successifs leur ont toujours ouvert la porte et ont aidé leurs collectes irréfrénées d’argent.

Ils sont dans leur droit quand ils réclament de l’argent à une école qui a chanté du Julien Clerc pendant la kermesse du quartier, ils sont dans leur droit quand ils réclament de l’argent à un salon de thé qui diffuse de la musique libre issue de Jamendo.

L’arrivée d’internet a bousculé les choses car la musique est devenu un fichier, que l’on peut copier et échanger à l’infini. Le mode de consommation de la musique a évidemment radicalement changé en quelques années.

Les organismes des ayant-droits et l’Etat ont réagi en créant HADOPI par exemple en France. Ou comment mettre un policier privé derrière chaque connexion internet.

De son côté, l’industrie de l’audiovisuel et des médias a également été ébranlée par l’arrivée d’internet. Un article de presse, un film, un épisode de série ou une photographie sont eux aussi devenus binaires, c’est-à-dire une simple suite de 0 et 1, copiables à l’infini, que nous pouvons échanger, distribuer à la vitesse de la lumière, sans limite de temps et de nombres de copie.

Les grands opérateurs de services internet comme Google, Yahoo ou Bing ont utilisé, mis en avant le travail des médias en agrégeant leurs contenus et leurs liens dans leurs moteurs de recherche et leurs propres services d’actualités. Ils leur ont donné de la visibilité et ont récolté au passage des revenus.

Aujourd’hui, de grandes sociétés s’affrontent, il est pour moi difficile de me ranger d’un côté ou de l’autre.

 

Article 11

Les liens et contenus d’articles de presse utilisés par une entreprise tierce devront être payés à l’éditeur. En clair, tout travail (de journalistes) mérite salaire. Certes, je résume un peu violemment mais c’est l’idée.

En clair, si vous voulez lire de l’information pertinente, allez sur le site du journal visé.

Si vous êtes un service de diffusion de news, agrégeant le contenu de multiples journaux sur votre site, il va falloir payer pour le travail d’autrui. Coucou Google !

Le but est honorable : sauver ce qui reste à sauver de la presse, bien qu’elle appartienne déjà en masse à des groupes industriels et financiers.

Ce qui se passera certainement, c’est que Google / Bing / Qwant vont désindexer les articles de la presse en ligne afin de ne pas avoir à payer les résultats de recherche. Puis les sites type lemonde.fr / lefigaro.fr verront leur audience baisser et donc leurs revenus publicitaires par ricochet… et que je ne sais pas quels seront les autres effets à court, moyen et long terme de cet article 11 !

La presse se réinventera-t-elle pour trouver un modèle économique renforcé par ses lecteurs ?

Verra-t-on la création d’un moteur de recherches d’un groupe financier possédant X titres de la presse ? A ce sujet, voir ici à qui appartient la presse et les médias

Article 13

Cet article va permettre d’instaurer un filtrage automatique des contenus mis en ligne. Filtrage visant à faire respecter le droit d’auteur, évidemment.

Pour démarrer, je dois dire que je suis contre le système du droit d’auteur tel qu’il existe aujourd’hui. Je conviens qu’il faut rétribuer les auteurs vivants à leur juste valeur et je me tournerais plutôt vers une licence globale, avec la création d’une plate-forme universelle permettant de rémunérer directement l’artiste et/ou son producteur et/ou ses musiciens. Au choix intégral. Utopique, certes, mais c’est ma vision.

Pour les auteurs morts, leur travail tombe dans le domaine publique. Point. Est-ce qu’un salarié dans une entreprise ayant inventé un service ou lancer une nouvelle façon de travailler en interne touche une rente après avoir quitté l’entreprise, ou sa veuve après sa mort ? Non ? Pourquoi la BD de Tintin sert de rentes aux cousins ou aux petits-enfants d’Hergé ?

Pour continuer, obliger une entreprise privée étasunienne ou australienne à faire la police pour dire ce qu’un internaute peut ou ne peut pas mettre en ligne revient à 1) faire de la justice préventive sans savoir le but de la démarche de l’internaute, ni recours 2) privatiser la justice et donner ce droit fondamental à une entité étrangère, extra-nationale, non élue. Ca me pose question.

De plus, quand on commence à censurer une intention, celle d’envoyer un contenu en ligne, et bien, cette censure pourra s’amplifier par la suite sur d’autres types de contenu. Stop au contenu blasphématoire pour tel pays ? Au contenu à thème politique ou économique pour tel autre pays ?

Qu’un contenu illégal soit retiré, la réponse est oui parce que ce sont les lois actuelles imposées par le droit d’auteur de notre époque. Que l’envoi de contenu soit stoppé préventivement par un algorithme américain ou chinois, sans enquête, ca rentre difficilement dans ma conception de la liberté d’expression.

Conclusion

Comme je le disais dans l’entame de ce billet, il s’agit ici d’une bataille entre grandes entreprises ayant des intérêts économiques divergents. Difficile de voir les choses d’un seul point de vue. Chacun avance ses pions. je me considère comme un spectateur.

J’aimerais une presse forte et indépendante mais elle l’est de moins en moins, non pas spécialement à cause de Google ou Facebook mais parce que les modes de lectures et de réflexion des citoyens ont changé (en bien ou en mal, à vous de voir) et parce que des groupes industriels et financiers ont racheté la quasi totalité des médias pour les détourner de leur mission première, informer et sous-jacent donner des clés de compréhension objectives de notre monde.

J’aimerais également voir les artistes vivre correctement de leur travail mais pas en imposant des schémas de censure préventifs à l’ensemble de l’Europe et via un droit d’auteur désuet.

Dans tous les cas, je suis impatient de voir les effets de cette directive copyright dans les mois à venir. Les choses vont bouger du côté des multinationales du numérique, j’attends leur réplique avec curiosité et ce serait intéressant de voir tous les articles de presse ne plus remonter dans aucun moteur de recherche.

Mince, maintenant que j’y pense… Ce seront nos billets qui ressortiront en tête de résultats ???  ;-)

Déjà 7 avis pertinents dans Directive Copyright, ma grille de lecture

  • laurent
    J’aimerai juste rebondir là dessus, tant je n’aime pas les emphases fausses.
    « Les organismes des ayant-droits et l’Etat ont réagi en créant HADOPI par exemple en France. Ou comment mettre un policier privé derrière chaque connexion internet. »
    Stricto sensus Hadopi consiste plus à mettre un radar à certains carrefours (pour continuer dans les mauvaises analogies fausses) que derrière chaque connexion.
  • GilBec
    Vous êtes clairement l’auteur que je préfère sur ce site (avec tout le respect que j’ai pour les autres auteurs d’articles) tant vos billets sont clairs et pédagogiques. C’est le premier article sur la Directive Copyright (depuis des semaines) que je comprends aussi facilement en termes d’enjeux et d’intérêts entre chaque partie. Merci !
  • Tu oublies que tout cela est du donnant donnant.. Google donne de l’audience et de la pub et la presse fournit du contenu et des espaces pubs. Si Un journal réclame de l’argent à un Google, par exemple, ça se règlera sur une accord autour du revenu publicitaire, du partenariat pour l’audience. Aucune des parties n’a intérêt à voir mourir l’autre donc tout cela est peanuts….sauf pour les petits qui eux n’ont pas d’impact.
    Et quand on voit comment les gens s’informent aujourd’hui, ça fait très peur. C’est pas demain que le blog libre sera leader sur l’info :p
  • Pierre
    HADOPI c’est ce système mis en place par la France pour utiliser de l’argent public pour protéger des intérêts privés ? Déjà rien que là n’y a rien qui vous choque ?

    La presse écrite me fait « rire » quand elle tente de convaincre ses lecteurs que le droit voisin est une bonne chose :
    « Par exemple, que ce droit interdirait dans le futur le partage d’informations sur les réseaux sociaux, qu’il donnerait aux éditeurs un contrôle sur l’information, que les liens hypertextes ne seraient plus possibles,…

    Tout cela est faux, il faut distinguer une information du texte qui exprime une information. Les informations sont toujours libres d’accès, ce droit est protégé par la Convention de Berne. Le droit voisin protège le texte qui parle de l’information, pour justement éviter le plagiat de celui-ci.  »

    Ah mince, j’ai enfreint le droit voisin en citant cet extrait ! Il faut m’expliquer comment on peut accéder à une information sans le texte qui exprime cette information en récupérant une vidéo ou un fichier audio qui est aussi soumis au copyreich ?

    Je ne suis pas opposé à un système permettant d’offrir une compensation lorsqu’une partie du travail des journalistes est utilisé à des fins commerciales, mais l’article 11 pourrait très bien impacter un wikipedia et là on se rend compte que ce système est mauvais (même si pour le moment, les journalistes jurent la main sur le coeur que leur but est uniquement d’exiger leur dû aux GAFAM… les dérives arrivent toujours plus tard, c’est le second effet kiss cool).

    Quant à l’article 13, c’est encore pire puisqu’il va mener droit à la censure… On voit déjà que ce système ne fonctionne pas et pourtant on persiste sous la pression des lobbys, il va servir à censurer car les contenus seront déférencés automatiquement et prouver qu’un contenu est légitime est un long parcourt du combattant… bref, présumé coupable

  • rsuinux
    Bonjour.
    Article très clair, c’est vrai que ça manque sur ce sujet (soit c’est biaisé, soit c’est trop complexe et réservé aux experts).
    Pour ce qui est des journalistes versus gafam, ça m’amuse de voir leur réaction, car ils défendent souvent celui qui leur donne a manger, et non pas leur propre travail, qui de toute façon est pillé par celui qu’ils défendent !
    Et comme vous j’attends avec gourmandise l’arrêt du référencement des media. Franchement !
    Voir n’importe quel journal crier contre les gafam, mais mettre 25 scripts sur le site pour Google Facebook et autre , ça me tue a chaque fois.
    Cordialement.

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