Le capitalisme a-t-il pour but de réinstaurer l’esclavage ?

C’est un des marronniers de la lutte contre la loi travail. Le capitalisme dérégulé (comprenez le capitalisme auquel la lutte ouvrière ne fait plus obstacle), n’aurait pour objectif ultime que de réinstaurer l’esclavage et de faire de tous les ouvriers, des petits esclaves de leur entreprise. Pourtant, aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, c’est en fait bien le contraire qui se produit. C’est même un des résultats fondamentaux que Karl Marx démontrera : en fait, le capitalisme avait besoin d’abolir l’esclavage pour pouvoir se développer.

Mais précisément parce que ce résultat est contre-intuitif, il faut l’expliquer et montrer comment le plus grand critique du capitalisme en est arrivé à ce résultat. C’est donc ce que je m’apprête à faire dans ce billet.

L’origine de la valeur

Le point de départ, la première idée qu’il faut bien comprendre, c’est qu’il n’y a que le travail qui crée de la valeur. Quelqu’un qui ne travaille pas, ne crée pas de valeur. Alors, je sais, ça peut paraître un peu tautologique comme affirmation. Surtout lorsque les politiques de droite, comme de droite, nous accablent en permanence de valeur-travail, de sermons sur les chômeurs-assistés. Et pourtant, c’est une affirmation qui produit des conséquences très inattendues en matière économique.

Par exemple, on considérait avant Karl Marx que la production de valeur était la conjonction de trois éléments : la main-d’œuvre, le capital et les machines. La main-d’œuvre et les machines permettent la production, quant au capital, il permet l’investissement initial (l’achat des machines) et l’investissement régulier (le paiement de la main d’œuvre et l’achat des matières premières). Mais s’il n’y a que le travail qui produit de la valeur, alors le capital n’en produit pas. Et là, vous me direz qu’il faut pourtant de l’argent pour fonder une entreprise et, donc, produire de la valeur. Ce à quoi je peux répondre de trois manières différentes :

  • il n’est pas nécessaire de créer une entreprise pour produire de la valeur ; les associations, par exemple, en produisent aussi,
  • il n’est pas non plus nécessaire d’apporter du capital pour créer de la valeur ; il s’est produit de la valeur bien avant que l’argent n’existe car toute activité humaine produit de la valeur,
  • il est possible de résoudre la contradiction en considérant que s’il n’y a que le travail qui produit de la valeur, et que le capital n’est que de la valeur accumulée sous forme d’argent, alors le capital n’est que du travail accumulé.

Ce dernier point permet de tirer tout un tas de conclusions intéressantes. Par exemple, si le capital n’est que du travail accumulé, il ne peut pas s’agir en totalité du travail de son détenteur. Par exemple, en 2016, la fortune de Bernard Arnault est estimée à 30 milliards d’euros. Si ces 30 milliards sont issus en totalité de son travail seul, alors il faut qu’on m’explique 2 choses :

  1. quel travail peut bien générer à lui-seul 30 milliards d’euros,
  2. pourquoi a-t-il besoin d’employés dans son groupe puisque son travail à lui seul produit une somme si colossale.

Si le capital ne peut pas être le fruit du travail seul de son détenteur, alors le capital est en partie le résultat du travail d’autrui. Le capital est donc le résultat d’une confiscation à autrui de la valeur produite. Pierre-Joseph Proudhon le dira d’ailleurs en termes sentencieux :

[La propriété], c’est le vol !

Le capitalisme a besoin de l’ouvrier comme variable d’ajustement

Mais revenons à notre capitaliste. Puisqu’il n’y a que le travail qui produit de la valeur, alors il lui est nécessaire d’enrôler à son service une main d’œuvre qui, donc, produira cette valeur. C’est cette main d’œuvre qui va permettre de transformer un investissement initial A en un capital final A'A' = A + V. Ce V qui vient d’apparaître dans l’équation, c’est ce que l’on appelle la plus-value. Classiquement, dans les entreprises de type capitaliste, une part plus ou moins importante de cette plus-value est soutirée à l’entreprise pour rémunérer l’investissement des actionnaires : les fameux dividendes. Mais s’il n’y a que le travail qui produit de la valeur, alors au titre de quoi ces fameux dividendes devraient-ils être versés ?

pour que le capitaliste fasse travailler de la main d’œuvre, il faut encore la trouver, puis l’employer. Le capitalisme pré-suppose donc l’existence d’un marché dans lequel  ouvriers et capitalistes vont se rencontrer : l’un pour vendre sa force de travail, l’autre pour l’acheter : le fameux marché du travail. Mais pour que le capitaliste puisse acheter la force de travail, il faut quand-même que la personne qui la lui vend la possède. Il faut donc qu’elle soit libre pour le faire. Le capitalisme, n’est, par exemple, pas compatible avec le servage. Dans une économie féodale de servage, le serf n’est pas propriétaire de sa force de travail : elle appartient à son seigneur. Le serf n’est donc pas libre d’aller et venir et, en particulier pas libre d’aller vendre sa force de travail sur un marché du travail.

Certes, dans cette configuration, l’esclavage du commerce triangulaire semble poser un problème à cette théorie. Car les plantations de coton d’Amérique du Nord peuvent acheter de la force de travail sur le marché aux esclaves sans que leurs propriétaires soient libres de la leur vendre. Cependant, il faut se rappeler de la particularité du commerce triangulaire et, de manière générale, toute économie basée sur l’esclavage : le système économique ne tient que tant que le marché peut renouveler régulièrement sa force de travail, c’est-à-dire faire venir constamment de nouveaux esclaves. Puisque lorsqu’un propriétaire achète un esclave, celui-ci lui appartient jusqu’à la mort — ou jusqu’à l’affranchissement, ce qui, soyons honnêtes n’arrive pas très très souvent — alors, lorsqu’un propriétaire a besoin d’une nouvelle force de travail, il faut approvisionner le marché avec cette nouvelle force. On ne peut approvisionner ce marché qu’en la faisant venir d’en dehors du système économique (le plus souvent, par les guerres). Par ailleurs — et sauf à tuer l’esclave ou le vendre — il n’est pas possible de se débarrasser de la force de travail lors des périodes de contraction. Or, fort heureusement, il est assez bien encré dans les esprits des sociétés capitalistes qu’aucun acheteur de force de travail n’a le droit de vie et de mort sur le propriétaire de ladite force. Par ailleurs, ce n’est pas très rentable : pour qu’elle se renouvelle, il faut attendre que les prolos baisent comme des lapins pour faire du môme, attendre que le précité môme grandisse suffisamment pour le mettre au turbin 1.

Une économie basée sur l’esclavage est donc très rigide. Elle ne s’accommode pas très bien des périodes de creux comme celle que nous vivons depuis la crise économique de 2008. Ce n’est pas super compatible avec le mantra de la flexibilité que récitent à longueur de 20h les prêtres de la religion capitaliste. Non, une économie capitaliste ne peut-être basée que sur la liberté de l’ouvrier d’aller se faire exploiter par le capitaliste (coucou la révolution française et la DDHC…)

L’esclavage a un coût plus important que l’emploi

Mais le résultat le plus intéressant auquel est parvenu Karl Marx, c’est que l’esclavage coûte bien plus cher que l’emploi. En premier lieu dans le domaine de la formation. Former un employé qualifié coûte cher et prend un temps considérable. Et plus la qualification est élevée, plus la formation prend de temps et coûte d’argent. Pour un ingénieur, on parle de 5 ans d’études après le bac. Soit une formation de l’âge de 5 à l’âge de 24 ans. Pour un médecin, c’est 10 à 12 ans après le bac. Il est évident qu’il est bien plus intéressant, pour le système capitaliste, de laisser ces coûts à la société ; c’est-à-dire à nous, via les impôts ou via le paiement d’écoles privées. Mais il est également important pour lui que la formation soit tout entière à son avantage. C’est-à-dire que l’on enseigne dans les écoles ce qui lui sera utile à lui. Si vous pensiez que l’École avait pour objectif de former des citoyens conscients et éclairés, vous vous trompez : le système capitaliste veut qu’elle forme des employés dociles et sachant occuper un emploi.

C’est la tout l’enjeu des discussions sur la refondation de l’École qui animent le débat public depuis une vingtaine d’année. C’est là tout l’objectif des différentes lois sur l’éducation qui passent depuis tout ce temps (réforme du système de diplôme, autonomisation des universités, subventionnement de l’apprentissage ou projet d’abaisser l’âge de la formation professionnelle à 14 ans). Toute cette dynamique tend vers un resserrement des liens entre l’enseignement supérieur et l’industrie, et ce, dans le but de préparer l’étudiant à devenir un agent efficient du système capitaliste.

C’est aussi la raison pour laquelle — en plus des raisons politiques racistes — les esclaves n’étaient pas formés : ça coûte du temps et de l’argent au propriétaire de l’esclave. De ce fait découle l’impossibilité pour un propriétaire d’esclaves de leur confier des outils mécaniques trop sophistiqués. Par exemple, l’utilisation d’un métier à tisser, au XIXe siècle impose de connaître le métier de tisserand, évidemment, mais aussi quelques notions de mécanique pour l’entretient des machines.

Par ailleurs, Karl Marx note également de ses observations que la condition d’esclave est incompatible avec le travail au contact d’outils élaborés et, donc, fragiles, car les esclaves ont tendance à se venger, en quelque sorte, de leur condition et de leur souffrance sur les outils. Ainsi, il ne peut leur être confié que des outils grossiers ou de mauvaise facture qui ne coûtent pas cher à changer car ceux-ci seront mal entretenus. C’est ainsi qu’il le décrit, dans une note en bas de page du chapitre 7 de son livre I du Capital :

Mais l’esclave lui-même fait bien sentir aux animaux et aux instruments de travail qu’ils sont loin d’être ses égaux, qu’il est homme. Pour se donner cette jouissance, il les maltraite con amore. Aussi est ce un principe économique, accepté dans ce mode de production, qu’il faut employer les instruments de travail les plus rudes et les plus lourds, parce que leur grossièreté et leur poids les rendent plus difficiles à détériorer. Jusqu’à l’explosion de la guerre civile, on trouvait dans les États à esclaves situés sur le golfe du Mexique des charrues de construction chinoise qui fouillaient le sol comme le porc et la taupe, sans le fendre ni le retourner. V. J. C. Cairns : The Slave Power. London, 1862, p.46 et suiv. – Voici en outre ce que raconte Oirnsted dans son ouvrage intitulé Slave states : « On m’a montré ici des instruments que chez nous nul homme sensé ne voudrait mettre entre les mains d’un ouvrier; car leur grossièreté rendraient le travail de dix pour cent au moins plus difficile qu’il ne l’est avec ceux que nous employons. Et je suis persuadé qu’il faut aux esclaves des instruments de ce genre parce que ce ne serait point une économie de leur en fournir de plus légers et de moins grossiers. Les instruments que nous donnons à nos ouvriers et avec lesquels nous trouvons du profit, ne dureraient pas un seul jour dans les champs de blé de la Virginie, bien que la terre y soit plus légère et moins pierreuse que chez nous. De même, lorsque je demande pourquoi les mules sont universellement substituées aux chevaux dans la ferme, la première raison qu’on me donne, et la meilleure assurément, c’est que les chevaux ne peuvent supporter les traitements auxquels ils sont en butte de la part des nègres. Ils sont toujours excédés de fatigue ou estropiés, tandis que les mules reçoivent des volées de coups et se passent de manger de temps à autre sans être trop incommodées. Elles ne prennent pas froid et ne deviennent pas malades quand on les néglige ou qu’on les accable de besogne. Je n’ai pas besoin d’aller plus loin que la fenêtre de la chambre où j’écris pour être témoin à chaque instant des mauvais traitements exercés sur les bêtes de somme, tels qu’aucun fermier du Nord ne pourrait les voir, sans chasser immédiatement valet de ferme. »

En d’autres termes, l’esclave est moins productif que l’employé.

Et, par ailleurs, la condition d’employé est en fait bien pire que celle d’esclave. Car si les conditions de travail peuvent ne pas être meilleures (en témoignent les vagues de suicides lors des plans de licenciement, par exemple), la différence majeure est que l’employé a, lui, sa survie à sa propre charge. Il lui revient de se payer un toit, de la nourriture et du chauffage alors que ces choses-là incombaient au propriétaire d’esclaves.

Non, définitivement, le capitalisme n’a pas pour but de rétablir l’esclavage. Ce n’est objectivement pas rentable.

Notes de bas de page :

  1. Ceci dit, des capitalistes comme De Jugnac serait bien d’accord pour rétablir le travail des enfants. Faut avouer que ça résoudrait le problème…

Déjà 6 avis pertinents dans Le capitalisme a-t-il pour but de réinstaurer l’esclavage ?

Erreur logique: 1/ il n’est pas nécessaire de créer une entreprise pour produire de la valeur + 2/ il n’est pas non plus nécessaire d’apporter du capital pour créer de la valeur n’implique pas 3/ il n’y a que le travail qui produit de la valeur.

Dire qu’il est possible de produire de la valeur sans entreprise et/ou sans capital ne permet pas de déduire que seul le travail permet de créer de la valeur. Tout au plus serait-il possible de dire que parmi les différentes options qui permettent de créer de la valeur, certaines seraient optionnelles (entreprise/capital) alors que le travail, lui, ne le serait pas. Par conséquent, le capital n’est pas réductible qu’à une accumulation de travail. Le reste de ton argumentation se trouve disqualifiée, c’est dommage car c’est intéressant.

Concernant le titre: le capitalisme n’est pas une personne et n’a pas de but ni de volonté. Le personnaliser, c’est par anthropomorphisme s’interdire de le penser tel qu’il est: une simple convention d’organisation. Il ne complote pas. Ce sont les humains, qui, un par un jusqu’à être plusieurs, peuvent éventuellement comploter. La plupart du temps, cela dit, je crois qu’il reste préférable de ne pas imputer à la malveillance ce qui peut l’être à la bêtise. Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il n’y a pas de place pour de la malveillance, c’est juste que le soupçon ne me semble rien apporter de constructif, voire démobilise puisqu’il incite à considérer qu’il existe une puissance invisible si grande qu’elle détermine le monde, et que par conséquent lutter contre cette dernière pourrait être perçu comme une audace inutile.

    C’est sûr que les cupides n’ont pas envie de voir que c’est la cupidité du capitalisme qui nous conduit là où nous somme : bientôt 3 degrés, chômage de masse, guerre un peu partout, exploitation de l’homme par l’homme… Il faut bien trouver une autre explication si comme toi on veut continuer dans son petit style de vie bien confortable. Il faut bien une justification quand ton style de vie demande d’avoir 20 personnes qui travaillent à plein temps (un vrai plein temps de 72 heures/semaine) pour fournir tout tes ordinateurs, smartphone, gazole, tout le soja que bouffe les vaches que tu manges…
    On appelle cela de la dissonance cognitive. C’est le résultat de la cupidité et d’une absence total de compassion et d’empathie.
      Je crois que tu n’as pas bien lu ce que j’ai écrit. Je n’ai pas dit qu’il n’y avait pas de problème et je ne cherche pas mon propre confort, ni a fortiori à le préserver. Ma vie en témoigne, mais ici nous sommes anonymes, je te serais donc gré de me faire confiance car si tu ne le fais pas, toute discussion est impossible. A minima, je te demande par conséquent de me respecter comme tu respecterais un inconnu, c’est-à-dire de ne pas me caricaturer sur la base de ce que tu supposes – faussement qui plus est – de ma propre existence. Certains sur ce blog peuvent en témoigner et je les incite à le faire si tu devais insister, ce que j’espère tu ne feras pas.

      Comme je l’écrivais, le capitalisme est une construction dénuée d’intériorité. Il ne peut par conséquent pas être siège de quelque affect que ce soit, et ne saurait donc être qualifié de « cupide ». C’est la cupidité de l’homme qui fait le capitalisme. Vouloir amasser du capital, c’est aujourd’hui le propre de chacun, indépendamment de sa situation individuelle. Pour caricaturer: on veut de l’argent quand on en a, on veut aussi quand on n’en a pas. Ce désir est parfois justifié (quand c’est pour manger/avoir un toit, etc.), et parfois moins justifié (un 100ème gadget inutile). L’arbitrage entre le justifié et le moins justifié est du ressort de chacun. Plus cet arbitrage individuel entre le nécessaire et le superflu s’éloigne du premier, plus la convoitise de l’individu participe du capitalisme. C’est à rapprocher de l’économie et de la chrématistique, cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Chr%C3%A9matistique

      Le capitalisme est société, conjonction de toutes les volontés individuelles de « capitaliser », d’augmenter leurs « retours sur investissement ». Les riches n’ont malheureusement pas le monopole de ce comportement. C’est une incontinence collective des convoitises individuelles qui fait ce monde autour de nous, et nous ne saurions nous en laver les mains ni les uns ni les autres, même s’il est évident que nous ne portons pas tous la même responsabilité. Travaillons simplement à ce que cette responsabilité soit la plus faible possible, et idéalement basculons vers un autre paradigme, en y engageant notre responsabilité.

        Je souscris pleinement à ton commentaire.
        Si j’ai bien compris (pas taper hein ? ;-) ), cela changera si chacun commence par se changer soi-même, une « ouverture des consciences » si je peux résumer ainsi.
        Bonne journée !
      Juste un petit point sur la dissonance cognitive: cette dernière est à l’œuvre quand la conscience d’une chose ne la traduit pas en effet. C’est une incohérence cognitive qui s’exprime par une décision inadaptée. En l’occurrence, je ne crois pas que ce soit le cas ici. Il me semble que peu de personnes font le lien entre les convoitises individuelles et le capitalisme qui se trouve ainsi entretenu. L’ignorance de ce mécanisme causal relève non pas de la dissonance cognitive, mais de l’incapacité à faire preuve d’une réflexivité qui serait nécessaire étant donnée la complexité du monde. C’est avant tout un biais de perception, d’une perception qui ne se fait pas. Une fois que ce biais sera réglé, ça deviendra éventuellement une dissonance cognitive, pour ceux qui ne s’en saisiront pas pour faire les choix appropriés.
Salut ma poule,

Bien ton article, j’ai apprécié (et peu de fautes par rapport à d’habitude). Dommage que tu écrives si peu.

Tcho !

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