Les chroniques d'un monde nouveau — Épisode 4 : Les civilisations existent-elles (encore) ?

« Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. »
Claude Guéant

Si un jour on m’avait dit que j’ouvrirais un de mes billets avec une citation de Claude Guéant, j’aurais été prêt à parier un an de salaire tellement je l’aurais pas cru. Cependant, il faut avouer que cette citation constitue une introduction de mon sujet fort à propos.

Si je vous disais que je suis un mâle blanc né en France et que je vous demandais à quelle civilisation j’appartiens,que répondriez-vous ? Vous répondriez probablement que j’appartiens à la civilisation occidentale voire, peut-être, à la civilisation européenne. Ce faisant, vous me classeriez dans le même groupe que le peuple allemand, le peuple italien et même le peuple des États-Unis. Vous en déduiriez que je possède sensiblement la même culture ou, en tout cas, que ma culture est moins éloignée de la leur que de la culture saoudienne, par exemple. Vous en déduiriez que je soutiens très probablement la démocratie et l’égalité entre les sexes contrairement au peuple saoudien.

Pourtant, êtes-vous absolument certains que j’aie plus en commun avec madame,

angela-merkel

Qu’avec madame ?

zahra-Ali
Pour information, cette femme est Zahra Ali, une personnalité du féminisme musulman et qui dénonce le « discours de la domination coloniale présentée comme une mission de civilisation » ;)
Pensez-vous qu’il existe plus de différences entre ces deux personnes,

Qu’entre ces deux-ci ?

Et pourtant, inéluctablement, cette catégorisation des êtres humains en civisations reste tenace.

Internet et les frontières culturelles

C’est au milieu des années 80 que la culture japonnaise moderne a fait irruption en France par l’intermédiaire des animes, ces dessins-animés fortement influencés par la BD japonnaise : le manga. Beaucoup de ceux de ma génération et celle de mon grand-frère se souviennent avec nostalgie du Club Dorothé sur Antenne 2 et ses anime Ken le survivant, Dragon Ball Z ou encore Nicky Larson. À cette époque, les animes sont la seule fenêtre que nous avions sur la culture japonnaise et ses vrais connaisseurs étaient somme toute minoritaires.

C’est avec l’arrivée d’internet que les choses ont commencé à beaucoup changer. Les pages persos et les forums dédiés à la culture nippone ont été parmis les premières à coloniser ce nouvel espace d’expression et cotoyaient les forums d’échange de solutions sur les jeux-vidéo (le très célèbre ETAJV qui deviendra par la suite le site jeuxvideo.com). Ces composantes sont, encore aujourd’hui, des composantes majeures de l’histoire de la culture internet. Les choses ont continué d’évoluer dans les années qui ont suivi avec l’arrivée des premiers réseaux sociaux et des réseaux P2P qui ont permis de partager des fragments de culture du monde entier.

Pour ma part, cela va faire maintenant 16 ans que je vis quotidiennement avec internet. J’ai vu l’apogée et la fin des forums, des blogs d’adolescents, j’ai vu les premiers clients P2P, les premiers réseaux sociaux. Je discute quotidiennement avec des américains, des japonnais, des finlandais ou des allemands et je pense que nous venons de vivre le tout premier point de rupture culturel de l’histoire de l’humanité.

Pendant très longtemps, la notion de culture a été liée à la notion de territoire. Puisque c’est ce qui est commun à un groupe social donné, la culture a toujours été liée à la notion d’espace. Une culture ne pouvait pas s’étendre plus loin que ce que les êtres humains étaient capables de parcourir en une vie. Même si des espaces culturels ont pu atteindre de très grandes étendues, comme celle de la civilisation romaine, elle était toujours, en définitive circonscrite à un territoire fini. Même si la perfection de la navigation ou l’invention de l’imprimerie ont permis de répendre certaines cultures sur de très grand espaces, cette culture restait celle d’un empire fini. La culture française, c’était celle de l’empire français. La culture portuguaise, c’était celle l’empire portuguais.

Ce qui change avec internet, c’est que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, il est possible pour n’importe qui à un endroit du globe de parler à n’importe qui à un autre endroit du globe. Et ce qui devait arriver arriva. Internet a provoqué la création des premières cultures indépendantes d’un territoire. Car il est bel et bien possible de parler d’une culture du libre. Un culture que j’ai en commun avec les développeurs de logiciels libres du monde entier.

Leur civilisation n’est pas la mienne

J’ai pu retrouver cette idée chez beaucoup de participants de la Nuit Debout qui a lieu en ce moment : la jeunesse française a désormais bien plus en commun avec la jeunesse espagnole de Podemos ou avec la jeunesse américaine d’Occupy qu’avec la caste de privilégiés de son propre pays. Il est clair pour nous que nous n’avons pas grandi dans le même monde qu’eux et que ce monde n’a pas grand rapport avec les frontières territoriales.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les questions identitaires que prétendent poser la classe politique ces dernières années surgit à un moment où les notions de culture et d’identitiés semblent si peu en rapport avec la notion de territoire. Leur réthorique transpire même le doute par tous les pores. Ces gens veulent « poser la question de l’identitié nationale » et « lancer le débat sur ce sujet ». Il y a un sujet. Il y a une question. Comme si, finalement, eux-mêmes ne savaient plus vraiment comment définir la France et ses habitants.

En apparence, bien sûr. Parce qu’au fond, eux savent très bien ce qu’ils veulent que la France soit et ce qu’ils veulent qu’elle ne soit pas. Mais le fait que ce sujet soit devenu l’un des sujets centraux dans les médias montre qu’il n’est plus aussi évident que ça, même en apparence. Car ce qui a besoin d’être dit, c’est ce qui n’est pas évident. Si ces gens ont besoin d’affirmer des valeurs qu’ils proclament comme communes, c’est précisémment parce que ce n’est pas une évidence.

Ces gens se sentent le besoin de proclamer l’existence d’un civilisation parce que l’existence de cette civilisation n’est pas — n’est plus ? — une évidence. Et la manière qu’ils ont de définir cette civilisation en est d’ailleurs symptômatique puisqu’ils ne la définissent qu’en creu, en fonction de ce qu’elle n’est pas, en fonction de son rapport aux autres civilisations et en premier lieu, en rapport à la vision fantasmée qu’ils ont de l’Islam et du monde arabo-musulman : « si nous devons protéger notre civilisation, c’est parce qu’elle n’est pas la civilisation musulmane et que la civilisation musulmane est un danger pour la nôtre ».

Mais soyons francs : qu’ai-je en commun avec eux que je n’ai pas avec les musulmans ? Rien du tout. Je ne partage pas leur vision du monde, je ne partage pas leur valeurs, je ne partage pas leur origine, je ne partage même presque pas leur langue. Leur civilisation n’est pas la mienne et je ne vois pas au nom de quoi je me retrouverais jeté dans la guerre des civilisations qu’ils tentent de mener.

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