Moi aussi, je vaux mieux que ça

Je n’ai jamais abordé ici pourquoi et comment j’en suis venu à reprendre mes études il y a 3 ans et demi. Et la violente opposition au projet de loi surnommé El Khomri est une bonne occasion pour moi d’évoquer ce sujet. Car tout commence avec un supérieur hiérarchique pervers et un marché du travail vicieux.

Comment je suis entré pour la première fois sur le marché du travail

En fait, tout commence quelques mois auparavant, avec la maladie de mon père. Je suis alors étudiant en prépa intégrée dans une école d’ingénieur beaucoup trop chère et très surévaluée. Mon père est atteint d’un carcinome pulmonaire à petites cellules depuis plusieurs mois. Un truc vicieux qui laisse aucune chance. Il va mourir dans moins de 2 mois, je sais qu’il va mourir et, par-dessus le marché, mon année ne se déroule pas tout-à-fait comme prévu. Bref : je vais dans le mur. Mes profs le savent, mes camarades le savent, mes parents le savent et je le sais. Je suis au fond du trou.

Tous les matins, je prends le RER à 6h30 pour arriver en cours à 8h. Je me pose sur la table et je reste à dormir là ; ne me réveillant que pour changer de salle ou rentrer chez moi. C’est alors qu’une idée de génie va traverser la tête de mon prof principal : appeler mon père et lui annoncer que je n’aurai pas mon année, que, vu mes résultats, il est hors de question que je redouble et que, de toutes façons, c’est mieux comme ça, car je ne suis probablement pas assez bon pour faire des études d’ingénieur en général et d’en faire dans cette école en particulier.

Maintenant, vous imaginez la scène : moi qui rentre de cours et mon prof qui est là, à annoncer le plus tranquillement du monde à mon père, qui s’apprête à claquer dans moins de deux mois qu’il vient de sortir 15 000 boules pour que dalle et que son fils finira probablement sa vie à mettre en rayon chez Leclerc.

Bien ! Maintenant que le décor est planté, faisons une petite ellipse de quelques mois. Comme prévu, j’ai raté mon année et,  comme prévu je me retrouve sans diplôme. Enfin, avec le bac quoi… Ouais, voilà, sans diplôme, donc. Coup de bol monstrueux : j’ai réussi à dégoter un taff pas trop mal payé dans la fonction publique. Il s’agit de maintenance bureautique ; pas le métier le plus passionnant du monde, mais y’a moyen d’évoluer. C’est une bonne planque donc.

Mais ça va mal se passer.

… Et comment j’en suis sorti en moins de 6 mois

Ça va mal se passer parce que mon supérieur est un gros con. Un adulte attardé coincé à l’âge où on se paluche sur la section lingerie du catalogue La Redoute et on passe beaucoup trop de temps à mater la télé. Ce gros con se révèle très rapidement incapable de m’encadrer, de m’expliquer mon travail et passe plus de temps à jouer à cache-cache dans l’usine avec la bonasse de la supervision qu’à m’expliquer ce que je suis censé faire — ce qui constitue normalement l’une de ses responsabilités — et ce qui va irrémédiablement me foutre dans la merde. Ce type est un incapable. Mes collègues le savent, sa hiérarchie le sait et la bonasse le sait. Mais lui est titulaire, moi je suis stagiaire et notre coopération ne fonctionne pas.

Le fusible qui va sauter, c’est donc moi.

Je me retrouve alors au point de départ : sans diplôme et sans perspective d’avenir. Et je vais avoir une chance incroyable : la possibilité de reprendre mes études. Et je précise bien que c’est une chance incroyable parce que j’ai rencontré des gens pour me dire que j’ai eu du courage, que je l’ai mérité et que c’est le fruit de mon travail. Que l’on soit clair : non, en aucun cas ce qui m’est arrivé après n’est le fruit de mes efforts. J’ai eu du bol, c’est tout. J’ai eu du bol de trouver si tard dans l’année un IUT qui me permette de valider un DUT d’informatique en un an. J’ai eu du bol de faire partie des 15 acceptés à cette formation. J’ai eu du bol de pouvoir rester vivre chez ma mère. J’ai eu du bol de n’avoir pas d’enfants à nourrir. J’ai eu du bol d’être suffisamment jeune.

Et puis j’ai eu du bol d’être ensuite accepté dans une école d’ingénieur en alternance malgré mon parcours chaotique. J’ai eu du bol de trouver une entreprise qui m’accepte sans expérience. J’ai eu du bol d’exercer un métier que j’adore et j’ai eu du bol d’être bon dans ce que je fais.

Le travail n’a rien à voir là-dedans. Je suis doué pour ce que je fais, et je ne le dois qu’à la chance. Comme tout le monde.

C’est pour ça que moi aussi, je vaux mieux que ça

Parce que ce qui m’a poussé à reprendre mes études, c’est de savoir que c’était ça ou finir ma vie à faire du facing et que je ne me donnais pas six ans avant de me pendre. Je respecte beaucoup ceux qui font le ménage ou la caisse au supermarché. Parce que quoi qu’on en dise, non, tout le monde n’en est pas capable. Je n’en suis pas capable. Je ne pouvais pas faire un métier qui ne me sollicite pas l’intellect. Parce que je me serais ennuyé. Et je me serais suicidé.

Dénoncer l’assistanat, c’est bon pour les grandes gueules qui n’ont jamais eu à trimer comme des chiens dans la vie. À s’arracher sur une chaîne d’assemblage pour gagner à peine de quoi survivre. À compter les heures qui passent et qui les sépare de la fin de la journée. À rentrer le soir exténués après une heure de transports et à manger une pizza surgelée parce qu’ils n’ont même plus la force de faire à manger. À s’écrouler devant la télé parce qu’ils n’ont ni l’argent, ni la force d’encore lire un livre. Et à ne pas penser à demain, parce que demain c’est loin.

À ce stade, ce n’est même plus de la colère, ni même de la rage, mais une haine profonde et viscérale qui m’anime et qui visent ceux qui, encore, trouvent que ça n’est pas assez. Qu’il faut encore presser le pauvre. Qu’il faut qu’il crache plus. Ils ne méritent pas ça. Personne ne mérite ça.

C’est inhumain.

J’aime mon travail. Vraiment, de tout mon cœur, je l’aime. Je fais un métier qui me passionne, oui, j’ai cette chance impensable. Et pourtant, vous savez quoi ? Je refuse de faire plus de 35 heures par semaine. Parce que j’aime mon métier mais je ne suis pas mon métier. Je ne me résume pas à mon métier. Je ne veux pas travailler le dimanche parce que je veux me réserver encore le droit de ne pas faire d’informatique le dimanche. Ou même d’en faire. Je veux pouvoir continuer à contribuer à diaspora* le week-end. Je veux pouvoir continuer à voir mes potes, mes frères. Je veux pouvoir continuer à aller bouffer et boire un verre avec eux sans que mon patron n’ai le droit de m’appeler et m’ordonner de revenir parce que l’appli en prod’ a crashé.

Je refuse de faire 60 heures par semaine. Ni même 45. Je refuse de faire des astreintes non-payées. Je refuse qu’on me vire abusivement et je refuse que mon ancien employeur ne soit condamné qu’à des clopinettes. Je refuse qu’on baisse mon salaire pour des prétextes bidons et je refuse que tout ça soit décidé par des accords collectifs.

Et vous savez quoi ? Je vais même plus loin : j’exige. Ouais carrément !

J’exige que le seuil de déclenchement des heures supplémentaires soit descendu à 25 heures. J’exige que les congés payés soient relevés à 8 semaines. J’exige que le SMIC soit doublé et ré-indexé sur le coût de la vie. J’exige que les indemnités chômages ne soient plus ni dégressives, ni limités dans le temps ni conditionnées à la recherche d’emploi. J’exige le salaire à vie. J’exige que les entreprises du CAC40 paient vraiment 33% d’impôts. J’exige que les grands patrons soient condamnées et saisis pour fraude fiscale. J’exige qu’Orange, La Poste et les autoroutes soient renationalisées sans conditions. J’exige que les entreprises arrêtent de l’ouvrir et de se gaver.

J’exige tout ça parce que je suis un putain de citoyen français et que, bordel de merde, moi aussi je vaux mieux que ça !

Déjà 8 avis pertinents dans Moi aussi, je vaux mieux que ça

  • Très bel article, je me retrouve notamment dans l’idée d’aimer son métier sans pour autant se définir soit même par celui-ci. Je suis étudiant dans une école d’ingénieur et il y a cette espèce d’institutionnalisation du je-suis-mon-métier dans ce genre d’établissement légitimé par la passion de l’informatique ou de l’innovation. Comme si la fierté (qui devrait être toute relative) d’être ingénieur nous faisait oublier que l’on ai autre chose. Des êtres doués de volonté propre par exemple, volonté qui n’est pas celle du patron ou du projet du moment.
  • Cascador
    Salute,

    J’avais bien compris cependant je pense que l’article intéressera les lecteurs, je pense que c’est proche du sujet. Il y a plusieurs « voies » possibles et je sais que celle-ci intéresse pas mal.

    Tcho !

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