Notre impuissance – Les mots

Je fais face actuellement à un conflit social majeur à mon domicile. Le jeune syndiqué est particulièrement retors même si ses revendications sont simples et claires :

  • J’ai faim = je pleure = Tu me ramènes mon bib tout de suite sinon je continue à t’exploser les tympans
  • Je veux que tu me balades dans tes bras = Je chouine, je deviens tout rouge de colère, j’ai des grosses larmes = Tu me balades maintenant sinon je t’explose les tympans dans 10 mn en attendant je te fais culpabiliser, père indigne va !

Il est particulièrement difficile de s’asseoir à la table des négociations avec un tel individu. Pourtant ce qui m’a le plus surpris c’est la clarté de cette communication, la parfaite compréhension de ses besoins. Le jeune syndiqué se fait caca dessus (pfff la honte !), il faut lui donner son bain (feignasse !), il n’est pas capable de remettre sa tétine dans sa bouche (et tu comptes trouver du boulot après ça ?), il ne sait même pas utiliser sa main et ses doigts (pas grave mon fils tu travailleras dans l’informatique) cependant il sait parfaitement se faire comprendre. Ça m’interroge beaucoup.

Simultanément j’ai un débat sur les mots avec A1, leur importance, leur sens, leur histoire. Je lui dis que je me désintéresse de savoir quel sens avait le mot innovation il y a deux siècles. Il me dit que j’ai tort, je sais qu’il a raison.

Mon problème est ailleurs. Mon problème c’est qu’on a aujourd’hui des moyens inimaginables de communication mais qu’on n’arrive toujours pas à se comprendre, finalement à communiquer. Évidemment pour dire « prends une baguette », ça marche fort bien. En revanche dès qu’on veut expliquer un concept, transmettre une idée, débattre, faire un discours là c’est la débandade.

A vouloir définir et caractériser une pensée de manière parfaite (avec les bons mots) on en vient à créer de la complexité, à ne plus rien comprendre au discours. La première fois que ça m’est revenu en pleine poire c’était du temps du blog-libre en lisant Christophe Gallaire. Je ne comprenais rien, je sautais les articles et parfois par fierté je me forçais à les lire.

Je dis à A1 que les mots sont un moyen et que les techniciens, scientifiques, philosophes ont oublié que le but c’est de se faire comprendre. Je lui dis que quand un de ces experts s’expriment ça me fait penser à : « Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt ». Je me souviens avoir formulé dans mon esprit une critique que je voulais balancer à Christophe : Si il faut que je sorte 3 fois le dictionnaire pour comprendre ce que tu m’écris, il est inutile qu’on se parle.

Moi mon dada, c’est de se mettre à niveau. Je préfère que le discours soit imparfait (donc presque faux !) mais compréhensible plutôt que parfait (avec les bons mots) mais incompréhensible. Je n’accepte pas cette vision de passer un temps infini à préciser un mot, une pensée pour qu’elle soit au mieux comprise (mais malheureusement sacrifié sur l’autel d’une incroyable et lourde complexité).

Je m’interroge en tant que blogueur sur notre impuissance à nous faire comprendre par l’autre. Cette impuissance qui fait qu’on s’éloigne alors que les mots devraient nous permettre de nous rapprocher.

Je rattache tout cela au fait que je m’exprime sur le net et que j’accepte, même si ça m’est difficile de l’accepter, qu’on ne comprenne pas tout ce que je dis. J’accepte notre impuissance, celle des mots.


Maintenant je laisse la place aux mots de A1.

Les mots ayant un sens différent pour chacun, il s’agit d’avoir un langage compréhensible pour la personne en face de soi.

Nous sommes à chacun une langue étrangère, et avons donc l’impératif, sauf à accepter de prendre le risque de céder à la violence, d’arriver à rejoindre l’autre par des mots. Il faut choisir ces mots en fonction de la distance à franchir, et il faut également se restreindre aux distances en rapport avec les mots dont on dispose. Chercher le mot parfait ne sert absolument à rien, parce que ce qu’il faut trouver, c’est le mot qui parle à l’autre en face de nous.

Ce n’est pas une perfection théorique, exigeante et désincarnée dont je parle, mais une adéquation pratique et sensible pour permettre de comprendre et d’être compris. La perfection, c’est cette adéquation, la perfection est mouvement comme les sons sont mouvement de l’air. Tout est donc affaire de subjectivité fluide dans ce domaine, bien loin de tout dictionnaire mais où ces derniers ont toute leur importance.

Déjà 2 avis pertinents dans Notre impuissance – Les mots

Je partage totalement ce point de vue et j’avais eu cette discussion avec une autre personne similaire à Christophe du temps où je participais à un site culturel. Il ne faut pas oublier que la communication c’est avant tout définir un langage commun. D’autres préfèrent être dans la démonstration de la richesse du langage pour éviter un nivellement par le bas…je préfère trouver l’intermédiaire en introduisant quelques notions plus complet dans la simplicité… Cela n’a rien d’evident.
    Salute !

    J’ai justement lu ton article Tu formes, on déforme ce matin. Déjà qu’on a du mal à se comprendre quand c’est notre langue natale mais quand on parle dans une autre langue (pour former sur un truc peu ou pas connu par définition) en face de personnes n’ayant pas la même culture, références, système scolaire et ben je tire mon chapeau !

    Tcho !

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