Lettre ouverte à Bruce d'e-penser (le piratage, caymal)

Bruce, tu m’a déçu.

Bon, dans un premier temps, laisse-moi tu tutoyer. Le prends pas mal, je tutoie tout le monde quand je m’exprime sur ce blog. Bruce, donc, tu m’as déçu. Alors je sais  — si jamais tu as réussi à parvenir jusqu’à ce billet — ce que tu dois être en train de te dire : « qui c’est, ce glandu qui se permet de me parler comme ça !? Il sort d’où !? On a pas piqué les mobylettes ensemble, je lui doit rien à celui-là ! ». Et tu est très probablement tout à fait en droit de te sentir agressé. Pourtant, c’est sans aucune animosité que je le dis : tu m’as déçu.

Car malgré le grand respect que je porte au travail de vulgarisation que tu produis dans tes vidéos, je n’ai pu m’empêcher d’être consterné par l’immense stupidité que tu profères dans cette vidéo :

Si je devais résumer ton propos, cela donnerait à peu près la teneur suivante : la piratage, caymal. Alors bon, je ne peux pas empêcher les gens d’être dans l’erreur, c’est la vie. Mais venant de quelqu’un dont je pouvais jusqu’alors raisonnablement penser qu’il était réfléchi, ça coupe quand-même le sifflet tant l’argumentation est déplorable — encore une fois, je le dit sans animosité — et sophistique.

En premier lieu, cela commence par : « c’est pas cool parce que ça représente plusieurs mois de boulot ». Certes. Mais permets-moi de te poser une question : en quoi ces plusieurs mois de boulot sont-ils différents de ceux que tu fournis pour tes vidéos et qui, eux, ne sont pas rémunérés ? Qu’ont-ils de spécial et qui leur donne plus de légitimité à être rémunérés ? C’est une question que je ne pose pas au hasard et dont je sais que tu n’as pas la réponse. Et je sais que tu n’en as pas la réponse car c’est une question complexe qui impose de faire un choix de société.

Qu’est-ce qui mérite d’être rémunéré ?

Alors oui, bien sûr, tu pourrais me répondre que tout travail mérite salaire. Ce qui ne pourrait me rendre que plus heureux, car alors je pourrais te poser une question plus complexe encore : qu’est-ce qu’un travail ? Par exemple : est-ce que tu penses que les milliers d’heures que je passe à contribuer à diaspora* sont un travail ? Pourquoi ne pourrais-je pas être salarié pour ça ? Est-ce que tu penses encore que les autres milliers d’heures que j’ai passées à contribuer à une association sont un travail ? Pourquoi ne pourrais-je pas être salarié pour ça, aussi ? Penses-tu enfin que les efforts qu’ont produit tes parents et les miens pour nous élever respectivement sont également un travail ?

Le problème de ton argumentation, c’est qu’elle élude cette question, pourtant cruciale. Quel est le processus par lequel une activité devient un travail et acquiert une légitimité à être rémunérée ? Si la question est d’actualité c’est parce que nous vivons aujourd’hui dans une économie dans laquelle, de plus en plus, le Marché est le seul processus qui légitime un travail. C’est ça, la différence entre le travail que tu produits pour tes vidéos et celui que tu as produit pour ton livre : le premier n’a pas été légitimé par le marché — et tu ne le considères donc pas comme légitime à être rémunéré — alors que ton livre, si, puisqu’il est disponible à la Fnac — et est donc, par définition sur le marché.

Si je suis déçu, c’est en premier lieu parce que tu éludes cette question — pourtant pas anodine — et contribues à propager des prêts-à-penser qui empêchent les gens de poser cette question pourtant hautement politique[1]. Mais aussi, et surtout parce que cette question, tu la présente comme une question morale avec la deuxième partie de ton argumentation :

[…] et si l’argument derrière, c’est de dire que la culture, ça devrait être gratuit pour tout le monde parce que c’est une necessité, je suis d’accord avec ça, mais vous savez ce qui est encore plus nécessaire pour tout le monde ? L’eau. Alors plutôt que d’aller télécharger des films et des MP3, je vous invite à pirater les canalisations nationales de distribution d’eau pour que l’eau soit gratuite pour tout le monde.

C’est malhonnête. C’est écœurant. C’est un quaternio terminorum. La culture peut être partagée gratuitement car elle est nécessaire or l’eau est nécessaire donc elle doit être piratée, or il est immoral de pirater l’eau de canalisations nationales, donc il est immoral de partager la culture librement. Oui, mais non. Car en plus d’être malhonnête, c’est hors de propos. Ces deux situations n’ont rien de commun. L’une implique des destructions d’infrastructures et/ou une soustraction de bien pour d’autres personnes (pirater les canalisations d’eau) l’autre n’implique rien de tout cela. C’est pourtant pas faute d’avoir prévenu de l’erreur de comparer monde physique et monde informatique. Et venant d’un informaticien, c’est dur…

C’est d’autant plus malhonnête que cette comparaison procède d’une association d’idées fallacieuse. Bien sûr, personne n’ira pirater les canalisations nationales de flotte. C’est illégal. Mais bien évidemment, ce que tu sous-entends, Bruce, ce n’est pas que c’est illégal. C’est que c’est immoral. Ce qui n’est pas du tout la même chose. Si l’on prend l’exemple de la révolution française de 1789 : c’est était illégal, pourtant, c’est un évènement qui est aujourd’hui officiellement présenté comme non-seulement moral, mais légitime. C’est assuré par l’article 2 de la déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen :

Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression.

Or décréter un acte légitime ou non n’est pas une question morale ; c’est une question politique. Bien évidemment, je n’irais pas pirater les canalisations de flotte. Cela retire quelque-chose à la légitimité d’avoir de l’eau gratuite ? Ou même de poser la question de cette légtimité ? Par extension, cela prouve-t-il quoi que ce soit sur la moralité de l’acte de quelqu’un partageant « illégalement sans payer un centime » ton bouquin ? Et en revenant à la question de départ : moi ne piratant pas les canalisations donne-t-il un indication quelconque sur le processus de légitimation d’un travail ?

Et le plus triste, dans tout ça, Bruce, c’est que je crois sincèrement que ton argumentation non seulement n’a convaincu personne, mais en a probablement désincité un certain nombre à acheter ton livre.

Moi le premier.

P.S : Juste par curiosité : que penses-tu de l’idée d’un ami me prêtant sa copie de ton bouquin, m’évitant par là même de l’acheter ? ;)

Notes de bas de page :
  1. Si tu n’en est pas convaincu, je t’invite à voir cette vidéo d’Usul avant de venir me répondre

Déjà 5 avis pertinents dans Lettre ouverte à Bruce d'e-penser (le piratage, caymal)

  • Nous avons vu la même vidéo très intéressante sur Friot :)
    Le coup du travail des femmes au foyer non rémunéré m’a marqué et illustre bien l’ambiguité : c’est moral/légal si c’est décidé par celui te paye.
    De toute façon tout le monde ou presque encense Bruce et j’ai déjà lu des articles montrant qu’il avait parfois scientifiquement tort.
    Ça le fait pour un gars qui fait les premières partie d’Astier.
  • Augier, je ne suis pas d’accord avec toi sur cette question.
    Bruce d’e-penser explique jusque que ça le fait suer d’avoir travaillé pour écrire un bouquin et qu’il en attend une reconnaissance par le fait que les gens l’achètent. Et qu’il aime pas que certains se fassent passer pour des chevaliers blancs de la culture accessible à tous en le téléchargeant sans lui donner un centime.
    Ton présent article explique simplement que la reconnaissance qu’il attend via les ventes de son livre, il peut se la coller derrière l’oreille, et que parce que tu as travaillé gratuitement pour une association ou comme une femme au foyer, c’est mal qu’il s’attende à toucher des thunes pour le sien.
    De là à lui dire que son travail c’est de la merde, il n’y a qu’un pas.

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