Internet n'oublie rien

Bien que le titre de ce billet puisse sembler prendre une position frontalement opposée à ce qu’écrivait hier le camarade Cascador, c’est bien plus une nuance de langage que je m’apprête à écrire ici.

Effectivement, internet n’oublie globalement rien. Si je prends ce blog, par exemple ; à moins qu’il se prenne une bombe thermonucléaire ou un Cyrille Borne sur la gueule, il n’y a que peu de chances que les billets qui y ont été écrit finissent par disparaître à l’épreuve du temps.

Je trouve la vision du camarade un peu biaisée et pessimiste, je dois l’avouer.

Biaisée car elle confond joyeusement la capacité de mémoire humaine, la capacité de mémoire d’internet et la capacité de traitement de l’information humaine. Cela est mis en exergue par la fameuse maxime qu’il cite : trop d’information tue l’information. Il faut cependant se remettre dans le contexte dans lequel cette maxime a été énoncée qui n’est vraiment pas le même que celui qu’a instauré internet. À ce moment, la seule solution de stockage à long terme de l’information était le papier et sa seule voie de diffusion, les journaux. Le papier est un support de stockage extrêmement fragile — la tragédie de la bibliothèque d’Alexandrie est là pour nous le rappeler. De fait, à cette époque, la capacité de stockage de l’information était équivalente à la capacité de traitement de l’information — ce que l’on écrivait, c’est ce que l’on retenait et ce que l’on retenait, l’on l’écrivait. De plus, comme le papier coûtait relativement cher comparé à un disque dur aujourd’hui, et que la réplication de l’information sur papier prenait du temps comparé aux débits permis sur internet, il fallait sélectionner l’information pertinente à retenir et à archiver. Trop d’information tue l’information, est une maxime qui illustre une technique de désinformation consistant à noyer un système de traitement d’information sous un flot d’informations trop important pour qu’il puisse être traité correctement.

Dans un monde où internet existe, les choses changent radicalement. Dans un premier temps, le mise en réseau des capacités de traitement de l’information permet un traitement parallèle beaucoup plus efficace qu’avant où cette capacité était centralisée dans les rédactions de journaux. Il est aujourd’hui accessible à n’importe qui la possibilité de donner sur un blog son avis sur le dernier conflit israélo-palestinien. On pensera ce qu’on voudra de cette capacité, mais reste qu’elle existe. De fait, couplé à une capacité de stockage aussi phénoménale de celle d’internet — car personne ne peut décemment nier que cette capacité de stockage est littéralement gargantuesque — fait que nous sommes assis sur une masse historiquement sans égale d’information. Il suffit d’une toute petite recherche pour ressortir les sales affaires de Napoléon Sarkozy.

Reste que le camarade Cascador a raison sur un point : à un niveau individuel, cette masse d’information n’est pas disponible dans son entièreté, même avec un moteur de recherche. Car pourvoir chercher une information, il faut avoir conscience qu’elle existe quelque part et savoir où la chercher. Et à ce point, inexorablement, nous restons soumis à notre capacité humaine de traitement de l’information limitée. C’est ce point qui fait dire au camarade Cascador qu’internet oublie tout. Mais c’est faux. C’est nous, qui oublions. Et ça n’a pas spécialement changé avec internet. Mais si nous oublions que l’information existe, ça ne change pas le fait qu’elle existe, quelque part. Ne fut-elle plus même crawlée par le sacro-saint Google.

Pessimiste parce que, dans la deuxième partie de son article, le camarade Cascador nous dépeint un internet qui fane, qui s’étiole. Une vision avec laquelle je ne peux pas être d’accord car j’y décèle une erreur fondamentale de statistique.

Bien sûr, internet a muté. Il n’est plus le réseau bordélique des années 90 où seuls quelques pionniers s’y intéressaient pour aller débattre sur des forums ou sur Usenet de la légitimité de la première guerre du Golfe. Oui, le web est devenu sacrément corporatiste et des ménagères de moins de 50 ans — et même de plus — s’en servent pour échanger des lolcats sur Facebook. Internet, il faut le dire, semble avoir perdu sa signifiance.

Est-ce à dire qu’il l’a vraiment perdu ou simplement que plus de gens s’en servent aujourd’hui ? Les pionniers ont-ils disparu ? Les forums, les blogs ?

Ce blog existe-t-il encore ?

Non, l’internet critique n’est pas mort. D’autres parties se sont juste développées autour à mesure que les gens s’y installaient. Et si le web useless fait de lolcats sur Facebook est la seule part d’internet massivement relayée par les médias de masse, ça n’est que la partie émergée de l’iceberg. Et j’aime à croire que les gens s’en rendent de plus en plus compte. Petit à petit la pensée critique se développe sur le net. Ça ne semble pas car le nombre de gens à éduquer politiquement est tout bonnement ahurissant. Mais j’aime à croire qu’il diminue. Bien sûr, il restera toujours des réfractaires, des gens qui ne veulent pas s’éduquer. Il restera toujours des gens pour partager sur Facebook des vidéos de Soral et des images avec un texte débile sur les étrangers qui nous envahissent. Bien sûr, il restera toujours des conspirationnistes pour nous démontrer que les avions qui vont à Singapour nous balancent des chemtrails pour nous stériliser. Mais ils finiront par devenir marginaux.

L’accès à la connaissance est meilleur qu’il ne l’a jamais été. Et à mesure qu’internet s’installe dans la population, cet accès ne pourra jamais reculer. Quoiqu’il arrive, ce qui est important restera.

Et internet n’oubliera pas cet article.

Déjà 5 avis pertinents dans Internet n'oublie rien

  • Cascador
    Le Far West est trop petit pour nous deux Clint, il y en a un qui doit rester aujourd’hui sur le carreau ! Et ce sera toi !

    Tu pars du principe que les billets postés ici seront encore là dans 2 ans, 5 ans, 10 ans, pourquoi ?
    1. A l’heure actuelle le nom de domaine appartient à Laurent, il en fait ce qu’il veut
    2. Je ne sais pas si il fait des sauvegardes ni à quelle récurrence, il fait du blog ce qu’il veut
    3. Pourquoi le blog ne fermerait pas un jour ou pourquoi le nom de domaine ne serait pas un jour modifié ?
    4. Si tu es persuadé que ce blog sera encore là dans plusieurs années alors quel outil, entreprise, état te permettrait de retrouver les informations sur ce blog ?

    Prenons le cas du blog-libre fermé il y a quelques mois maintenant. Le seul moyen actuel de retrouver un article est de tomber sur un autoblog (par exemple : http://id-libre.org/projet-autoblog/autoblogs/cyrillebornecom_dffc4f30214cabc921c9e0505eeef8d5cc7d3116/). Nous n’avons plus ni les commentaires, ni la mise en page. Peux-tu me citer un moyen de retrouver un article (complet c’est-à-dire avec commentaires et le visuel du site) ?

    Je ne comprends pas pourquoi certains sont persuadés qu’une information sera « toujours » présente et « certainement » dupliqué par quelqu’un sur Internet. C’est justement faux et c’est justement une grosse erreur. Des sites ferment, les noms de domaine changent, les liens ne sont plus bons bref l’information ne peut plus être retrouvée, elle est perdue. Si on tient à une information, il faut soi-même la conserver.

    Je vais citer les mots d’une personne qui m’a envoyé un mail sur mon article, ces mots sont plus clairs et je considère plus vrais que les miens :
    Internet n’oublie rien. Internet oublie tout. Internet n’a de mémoire que celle du présent et de façon radicalement extensive.

    Tcho !

  • A1
    Je crois que savoir que des choses existent et où elles se trouvent ne suffit pas à pouvoir les utiliser pour en articuler une pensée intelligible. Un inventaire, une collection, ne débouchent pas d’eux-mêmes sur un savoir. Le savoir est extirpé d’une matière première, comme l’inventaire ou la collection, par des mécanismes cognitifs et d’apprentissages qui vont du « par coeur » à « la logique » en passant par « la sensibilité ».

    Autrement dit, le savoir, donc le savoir-être, donc le savoir-faire, demandent logiquement du travail. Ce travail pour appréhender le monde passe par une capacité de le rassembler à l’intérieur de nous pour en avoir une représentation la plus intelligible possible.

    Je crois que lorsque l’environnement autour de nous est fragmenté, notre capacité de concentration devrait être d’autant plus grande. Il faut plus d’énergie et de détermination pour collecter ces fragments, les mettre en relation les uns avec les autres, puis les intégrer, et ensuite penser et agir à bon escient.

    Internet me semble aujourd’hui suivre une logique de flux (des réseaux sociaux, de la vidéo, etc.), par opposition à une logique de transition active entre états distincts (le lien hypertexte). Le flux tue la capacité de concentration en nous rendant esclave volontaire d’un rythme qui n’est pas le notre, mais le sien, et sur lequel nous n’avons qu’une influence réduite. La pensée liquide est faite d’évidence et de lieux communs qui s’écoulent entre nos doigts qui n’en retiennent rien. Plutôt que de structurer le monde ou notre existence anxiogène grâce à nos pensées et nos actions, il semble plus facile et moins risqué de passer le temps à actionner compulsivement un bandit manchot en attendant le triple 7. Nous décidons quand actionner le levier, mais ce qui s’en suit ne nous appartient pas.

    J’ai l’impression qu’il en découle naturellement que les capacités cognitives de l’humain derrière son écran sont particulièrement réduites, tant sur le plan de la mémoire que sur ceux de la réflexion ou de l’abstraction par exemple, s’il considère internet comme un outil de consommation de contenu – le cas de la plupart des gens -, car il est dans ce cas particulièrement aliénant. Bien davantage que la télévision qui propose grosso modo la même drogue à tout le monde, internet permet à chacun de se concocter la sienne. C’est autrement plus addictif.

    D’autres usages existent, heureusement. Ils étaient sans doute plus fréquents au début du réseau, et s’ils semblent avoir aujourd’hui diminué en proportion, je crois que ta formulation, Augier, est très juste: « Non, l’internet critique n’est pas mort. D’autres parties se sont juste développées autour à mesure que les gens s’y installaient. »

    Cette agrégation n’est cependant pas neutre: ceux qui initialement n’avaient que la possibilité de penser et d’agir – la logique de flux étant absente -, se trouvent maintenant exposés au risque d’être emporté eux aussi par cette dernière. Ceux qui découvrent internet aujourd’hui sont premièrement exposés à la logique de flux, bien davantage médiatisée. La question de la relève se pose donc naturellement, au risque que la dystopie s’ancre au profit de l’utopie.

    Avant même sa dimension collective, le choix entre l’internet critique et celui qui aliène se pose à chacun. Dans un monde angoissant, l’aliénation rassure par l’aveuglement qu’elle procure. Bien qu’indispensable pour être dans un rapport plus vrai avec soi-même et avec le monde, ouvrir les yeux est toujours plus couteux dans un premier temps, rien de nouveau depuis l’antiquité.

    Finalement, internet, ce n’est peut-être pas tant l’oubli ou la mémoire que l’hypnose.

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