Les chroniques d'un monde nouveau — Épisode 3 : L'informatique révolutionne-t-elle les administrations ?

Il existe un champ de la sociologie que l’on appelle la Théorie des organisations. Ce champ s’intéresse aux organisations humaines ; c’est à dire les modes d’association — libres ou contraints — des êtres humains et leur mode de coopération.

L’un des théoriciens majeurs de ce champ est Max Weber ; on lui doit essentiellement une étude approfondie de la bureaucratie. Ce mode d’organisation repose, selon Weber sur les principes suivants :

  1. Les individus sont soumis à une autorité uniquement dans le cadre de leurs obligations impersonnelles officielles
  2. Les individus sont répartis dans une hiérarchie d’emplois clairement définie
  3. Chaque emploi a une sphère de compétences clairement définie
  4. L’emploi est occupé sur la base d’un contrat
  5. Le recrutement se fait sur la base des compétences (diplômes et/ou expérience)
  6. La rémunération est fixe, en fonction du grade hiérarchique
  7. L’emploi est la seule occupation du titulaire
  8. Logique de carrière : la promotion dépend de l’ancienneté et de l’appréciation des supérieurs hiérarchiques
  9. Les individus ne sont pas propriétaires de leur outil de production
  10. Les individus sont soumis à un contrôle strict et systématique dans leur travail

C’est ce que Gareth Morgan appellera le type « machine » lors de sa première étude exhaustive des types d’organisations en 1980. Cette organisation se caractérise par « Un mécanisme dont les rouages doivent être huilés, et où chacun doit être à sa place » (source). Je suis sûr que cette description n’est pas sans vous rappeler quelque chose,  n’est-ce pas ? C’est effectivement le type d’organisation le plus répendu dans les sociétés humaines modernes depuis la première révolution industrielle. On le retrouve ainsi dans l’armée, les parti politiques, les entreprises de plus de 50 personnes et bien sûr, dans les gouvernements et les administrations. En fait, très peu d’organisations humaines modernes y échapent. Les rares qui ne se fondent pas sur ce paradigme sont les secteurs marketing, artistiques, les sectes, le management — qui repose plutôt sur une organisation de type « culture » — et, bien évidemment, l’informatique.

Les spécificités de l’informatique

Les organisations de type bureaucratie sont lourdes et difficilement adaptables. Les règles sont fixées et il n’y a qu’un certain rang de la hiérarchie qui peut les remettre en cause. Étant donné qu’il s’agit d’un système pyramidal, il est rare qu’un élément de l’organisation puisse joindre et discuter avec un élément se trouvant plus de deux niveaux au-dessus de lui dans sa hiérarchie. L’élément ne peut prendre par lui-même qu’un nombre fini de décisions. En dehors de ça, il doit faire remonter la question. Vous le connaissez bien-sûr par le fameux « je vais en référer à mon supérieur ».

Une organisation de type « bureaucratie » est très adaptée pour des situations qui nécessitent de l’ordre et une grande stabilité. C’est pourquoi la buraucratie ne sied pas bien à l’informatique qui est un domaine très peu stable et qui évolue rapidement. C’est ce qu’illustre la maxime chère au futur prix Nobel de la Paix Mark Zuckerberg : « move fast ; break things » (bouger vite ; tout casser — traduction libre).

Ce n’est alors pas très étonnant que se soit là que de nouvelles méthodes de travail aient émergé. Pour ceux qui sont en contact avec l’informatique, nul doute que vous ayez déjà entendu parler de développement en cycle court, de méthodes agiles, de cycle en « V », d’extreme programming et autres barbarismes.

Toutes ces méthodes n’ont d’autre but que d’assurer une grande flexibilité et une grande réactivité dans le travail. Cela correspond, en théorie des organisations à des images de type cerveau et mécanisme vivant dans le classement de Morgan : on collecte et traite des informations, on les traite et on s’adapte en conséquence.

C’est généralement également des types de structure qu’on retrouve dans les associations, les PME, les bandes de potes, bref, toutes les organisations à petit nombre d’éléments.

Le lien avec les administrations ? On y vient.

La révolution des méthodes agiles

Nous l’avons dit, l’informatique, surtout post-internet, est un monde qui évolue vite. Les contraintes y sont très mouvantes et il faut trouver des moyens toujours plus efficaces de s’y adapter. Il y a un autre domaine qui est très soumis à cette variabilité de contraintes : la politique.

Une société change en permanence. Ses aspirations se meuvent, se déforment et se reforment. De manière assez logique, les lois qui la régissent ne font toujours que s’adapter à ses nouvelles moeurs. N’en déplaise aux conservateurs, une société ne peut jamais redevenir ce qu’elle était, revenir en arrière. Elle ne peut qu’avancer. C’est donc aux lois de s’adapter à la société et non l’inverse, car l’inverse est impossible. Deux exemples illustrent ce propos : l’homosexualité a existé bien avant sa dépénalisation. Les homosexuels ne sont pas apparus soudainenement après que l’on les a autorisé à exister. La dépénalisation est la conséquence même de leur existance et de leur lutte pour la reconnaissance. De la même manière, il se pratiquait déjà des avortements avant même la loi Veil du 17 janvier 1975.

Et voilà notre parallèle tout trouvé avec l’informatique. La société change et la loi et le Gouvernement ne peuvent que s’y adapter et n’ont aucun moyen d’aller durablement à son encontre.

Ainsi n’est-il pas étonnant de voir des gens réclamer l’application de méthodes agiles aux administrations. Le champ lexical de l’informatique semble d’ailleurs à la mode chez nos politiques. Pour faire plus hype, ils appellent ça le numérique — la preuve la plus flagrante qu’en fait, ils n’ont pas compris grand-chose à l’informatique, mais qu’importe — et ont déjà lancé un programme de modernisation des services public par l’informatique.

Mais le grand péché de ces programmes est de toujours passer à côté de la question essentielle : le problème des services publics, aujourd’hui — et en particulier le grouvernement — est que, même s’ils affirment le contraire, ils sont encore loin d’avoir intégré la véritable culture de l’informatique dans leur fonctionnement. Car la plupart de ces plans de modernisation font l’erreur de croire que l’informatique se résume à se doter d’ordinateurs, d’applications et de documents numérisés. Ils se concentrent encore sur l’outil et pas la méthode. Il en résulte un service publique ultra-dépendant de l’informatique mais, dans la majorité des cas, incapable de s’en servir correctement.

La faute à une structure organisationnelle encore trop verticale, encore trop « machine ». Ce qu’a intégré la culture de l’informatique et qui fait qu’elle se débrouille si bien avec la technologie, est qu’une communauté informatique repose la plupart du temps sur un mode de travail ultra-collaboratif sans rôle pré-établi et avec pas, ou peu, de hiérachie. La transgression des règles y est la norme car il ne s’agit pas de rester bloquer devant l’obstacle, il faut le contourner. Ce mode de fonctionnement est, comme je le disais en introduction, très organique et très adaptable.

Cependant, la culture de l’informatique — en grande partie grâce à Internet qui favorise, par construction, la collaboration et les structures horizontales — imprègne chaque jour plus la société. Les réflexions qui sont menées par de simples citoyens, des blogueurs, des militants, sur les moyens de bâtir un État plus démocratique sont intéressants. Ces nouveaux groupes de réflexion citoyens ont adopté dès l’origine un mode de fonctionnement proche de l’éthique des hackers — probablement parce qu’une partie de ces groupe a émergé de la contre-culture de l’informatique aux début d’Internet.

Des petits partis politiques ont ainsi intégré cette culture dans leur mode de fonctionnement même. On peut citer le Parti Pirate, bien sûr, directement issu de la culture hacker mais également des partis qui réunissent des gens de milieux politiques plus traditionnels, comme Nouvelle Donne. C’est ainsi que tout ou partie de son programme est provient de réflexions citoyennes émises depuis des comités locaux. La structure de ce parti est beaucoup plus horizontale que les partis traditionnels et un peu à l’image des hackerspaces qui fleurissent partout en France depuis une vingtaine d’années. La parti a même monté, en novembre 2014 son propre pod diaspora*.

Conclusion

L’informatique est en train de boulverser — au moins je l’espère — le mode d’organisation de nos sociétés. Elle les poussent à devenir plus fluides et plus organiques. Elle offre de nouveaux moyens pour s’informer et communiquer et permet aux citoyens de s’inscrire vraiment dans la vie politique de leur pays. Et ces cons, il y prennent goût.

Déjà 2 avis pertinents dans Les chroniques d'un monde nouveau — Épisode 3 : L'informatique révolutionne-t-elle les administrations ?

  • Pour ma part, il y a un truc que j’aimerais voir apparaître, c’est des outils de gestion intuitifs (avec une formation correcte de leurs utilisateurs, d’accord), de sorte qu’on puisse faire toute la gestion, toute l’administration via l’informatique.

    Ne resteraient alors que ceux qui font effectivement un boulot (médecins, techniciens, profs…).

Laisser un commentaire

indique des champs obligatoire.